Génération Y en expatriation : les aider à devenir des bâtisseurs

1. Hyper compétents mais bien souvent isolés
 
La capacité émotionnelle en question
 
Les jeunes collaborateurs sélectionnés pour des missions en expatriation présentent en général de grandes compétences professionnelles, fondées sur une capacité au raisonnement intellectuel et à l’action opérationnelle de haut niveau, au service de l’efficacité de projets, qui les conduit souvent à une identification comme « Hauts Potentiels » dans leur entreprise.
Or, cette capacité à travailler sur des données objectives n’implique pas nécessairement une capacité à travailler des données subjectives, émotionnelles, personnelles, dont elle diffère de nature et peut très bien cacher une vulnérabilité associée.
C’est par sa capacité émotionnelle qu’une personne donne du sens aux expériences qu’elle vit, en mettant en relation, en cohérence, les situations diverses qu’elle traverse, ressent, supporte, souffre. Autrement dit, une personne fonde sa capacité à comprendre et à supporter ce qui lui arrive, et ainsi son équilibre personnel, sur sa capacité émotionnelle.
Donc, il ne suffit pas de mettre en avant sa capacité intellectuelle et opérationnelle pour s’assurer de la condition psychique suffisante d’un collaborateur qui est ou sera envoyé en mission. Et pourtant, c’est bien tentant voire séduisant.  
 
Idéale et banale expatriation : cap sur les objectifs et déplacements
 
Dans un projet d’expatriation prévaut un enthousiasme, bien légitime, sur de grands projets à ériger, et les yeux sont rivés sur les succès à remporter. Autant les envoyés en missions que les décisionnaires peuvent être pris dans cet élan, tendu par les ordres de mission, pointés en objectifs. Chiffres et nominations qui impriment vite une promesse dans l’esprit des jeunes expatriés, promesse qu’ils font à leurs employeurs, promesse qu’ils se font, de rapporter les résultats escomptés, « d’être à la hauteur », où les instructions qu’ils reçoivent peuvent vite devenir en eux injonctions à soi-même.
Ils se voient alors en perfection, opérateur « parfait » qui répond exactement à la demande des supérieurs, et se retrouve ainsi pris dans une image idéale de soi-même. Et ce portrait officiel, superficiel, s’affiche à la fois à l’intérieur de soi, en représentation psychique, et à l’extérieur, en représentation physique, arborée face aux collègues et chefs. Si bien portée et polie, que ces derniers s’y fient et fondent leurs évaluations et instructions sur cette tête d’excellence.
Alors l’envoyé idéal est coordonné aux buts idéaux de la mission et tous se retrouvent dans une dynamique et une aventure, commune, d’idéalisation de l’expatriation.
Nous voyons ici, en traits rapides, comment ce processus peut opérer et comment il peut se propager au sein d’une équipe, à l’insu de chacun, et ainsi combien il est important d’en être averti et d’y porter son attention.
Nous pouvons déjà observer qu’un tel processus place au grand jour les données objectives d’une expatriation et garde dans l’ombre les émotions liées au vécu d’une expatriation, pourtant enjeux fondamentaux d’une personne allant vivre cette expérience.
 
Danger de l’idéalisation
 
S’ensuit le dommage de réduire une expatriation à un déplacement banal, où le jeune expatrié peut se faire mal et passer à côté d’un véritable voyage.
Se faire mal revient ici à se couper de sa vie émotionnelle pour appuyer sa constitution, son équilibre psychique sur l’idéalisation, c’est-à-dire sur une construction artificielle, bien que faite de résultats objectifs. Mécanisme qui requiert beaucoup d’énergie interne tout en négligeant la gestion des ressources propres et met la personne en danger. Dès qu’elle s’écarte de son image idéale et des succès qui lui sont reliés, son équilibre, qui en dépend grandement, vacille.
 Ce qui se manifeste par exemple par de l’épuisement psychique et physique, souvent appelé « burn out » actuellement - sous cette dénomination, une grande complexité de processus psychiques est à l’œuvre - de la désarticulation identitaire, et plus localement, des irruptions violentes de colère ou de pleurs : les émotions comprimées finissent par s’exprimer !
 
2. Pour des voyageurs bâtisseurs
 
Une base multidimensionnelle


Pour éviter le danger aperçu en amont, accompagner ces jeunes expatriés demande de prendre en compte et de les aider à prendre en compte, au sein de leur mission, leur vécu émotionnel et leurs ressources psychiques et physiques.
Un tel accompagnement peut se développer par l’action commune des diverses personnes constituant leur environnement de travail, collègues, managers, responsables des ressources humaines, intervenants extérieurs, chacune de sa place, dans les limites de sa fonction et de ses possibilités.
           
La configuration d’un dispositif est à penser et à mettre en place. Cependant, la composante du rythme de vie peut déjà être mise en lumière ici. En termes de temps de ressourcement : temps de repos pendant les missions – les vacances à ne pas négliger – et entre les missions, y compris la période de préparation avant chaque expatriation, que ce soit une première fois ou un nouveau départ. Egalement en termes de durée d’expatriation, pour chaque mission et pour une série de missions successives, le degré d’altérité entre les destinations étant à considérer.
 
De la relation personnelle permanente
 
Une telle organisation, équilibrée en périodes de mission et périodes de repos, ne peut se concevoir et s’établir que de façon particulière, propre à chaque personne, selon son rythme.


Ainsi, elle implique un suivi, dans la régularité, de chaque expatrié, et cela par des personnes demeurant les mêmes, familières, autant que possible, pour lui servir de repères stables dans l’instabilité de parcours d’expatriation où il est sans cesse confronté à l’étranger.
Dans cette démarche, l’évaluation de sa situation psychique s’écarte du contrôle, et de sa dimension autoritaire et ponctuelle, pour devenir observation régulière d’une évolution.
 
Un dispositif d’évolution personnelle et culturelle
 
Il s’agit d’offrir à l’expatrié de la continuité, qui est une condition support pour qu’il vive au mieux la discontinuité de ses voyages. Vivre au mieux résonne ici avec se nourrir des expériences vécues de façon émotionnelle. Ce qui conduit à se transformer au fur et à mesure de ces situations nouvelles, y compris dans leurs dimensions culturelles.


Dans les profondeurs de ces dernières, chacun est questionné, souvent ébranlé, au cœur de ses modes de pensées. Exemple extrême : départ de France où s’affirme l’être identique, entrée en Chine où, rien… Sauf ce dessin 是, au sens de réalité en puissance, sans identité. Soutenir ce « paradigm shift », en prévenir les effets douloureux et en faire une source de développement, requiert d’informer et former les jeunes envoyés dans leur aventure transculturelle.
En somme, leur accompagnement pourra s’organiser au sein d’une cellule de veille maintenant son attention et intervention avant, pendant et au retour de toute mission.
 
Article rédigée par Monia Latrouite-Ma, psychologue clinicienne et coach interculturel, membre du réseau Eutelmed.